Gabriel et Henri, un couple et ses découvertes

Gabriel rencontre en 1928 l’ami avec lequel il bâtira sa vie, Henri Lambert, son aîné de cinq ans, décédé en 1959. Cette rencontre transforme ce jeune homme de 24 ans, brillant mais éparpillé, en homme conscient que l’art est toute sa vie. Gabriel a toujours reconnu qu’Henri Lambert l’avait révélé à lui-même. Dans toutes les interviews qu’il donnera plus tard, il n’oubliera jamais de dire « Henri Lambert et moi ». Car Gabriel n’était pas homme à se mettre en avant et à oublier le mérite de l’autre. C’était un homme juste et reconnaissant, c’était aussi un homme fidèle en amour et en amitié.

Pendant dix ans, ce couple uni, dont l’amour est fait de respect et de passion, se nourrit de tous les opéras possibles, de Milan à Salzbourg, et de toutes les amitiés de musiciens, compositeurs et comédiens. La fortune d’Henri le permettait, et ils avaient décidé de la consacrer à la beauté. Leur vie fut une fête dans le palais vénitien qu’ils louèrent de 1928 à 1938 et dans le vaste appartement du boulevard Magenta à Paris, où, avec des amis, ils improvisaient des spectacles, donnaient des concerts.
Avec Henri Sauget et Francis Poulenc, ils participent à des parodies d’opéra et de ballet. Gabriel se produit aussi comme danseur. L’expérience des Ballets russes, où les décors sont réalisés par des peintres, le marque tout particulièrement. Il est passionné par l’activité chorégraphique ; il rencontre Diaghilev, croise Nijinski et Karsavina, se lie étroitement à Lifar et Kochno.

Ils voyagent souvent, notamment à Salzbourg. C’est là qu’il se découvre une passion pour la musique de Mozart, alors méconnu en France. Il dira lui-même plus tard :
« Le festival de Salzbourg célébrait le culte de Mozart. J’y avais découvert tous ses opéras, qu’on ne jouait guère en France en dehors de La flûte enchantée, Don Giovanni et Les noces de Figaro. Il n’était pas rare même d’entendre dire par les mélomanes français d’alors : Mozart, c’est de la musiquette ! Cosi fan tutte, par exemple, n’était au répertoire d’aucun théâtre, pas même de l’Opéra de Paris. Et pourtant, Cosi est peut-être le chef d’œuvre absolu de Mozart, le moment où véritablement il a entendu le ciel. »

Il fréquente aussi les cabarets, le cirque et le music-hall. C’est là qu’il découvre la jeune Irène Aïtoff qui accompagne Yvette Guilbert, et dont il fera plus tard l’une des chefs de chant du futur Festival d’Aix. En ce temps-là, on passait sans complexe de l’opéra au music-hall. Il avait beaucoup d’admiration pour Damia, Fréhel et Yvette Guilbert. Toutes ces femmes interprètes chantaient sans micro. Ces années de formation expliquent la suite des réalisations de Gabriel Dussurget et son goût pour le spectacle et la musique, mais aussi pour ce que l’on pourrait appeler le multimédia de l’époque.

Pendant la guerre, en 1939, en pleine débâcle, l’homme qui le ramène à Paris dans son camion du Service cartographique de l’Armée, c’est Cassandre.

Les premières armes : Le Bureau de Concerts de Paris et le Ballet des Champs-Élysées.

Avec Henri Lambert, il crée le Bureau des Concerts de Paris, qui fait débuter, entre autres grands interprètes, le violoncelliste Maurice Gendron, le quatuor Calvet, la pianiste Yvonne Loriod et l’extraordinaire violoniste Ginette Neveu. Au théâtre Daunou, en 1942, tous deux fondent une école d’art dramatique avec Jean-Louis Barrault, Raymond Rouleau, Madeleine Renaud, Pierre Bertin et Julien Bertheau. Un acteur comme Serge Reggiani fait ses classes dans cette école. Pendant cette période, il se lie d’amitié avec le compositeur Olivier Messiaen, qui écrit « Les vingt regards de l’enfant Jésus » sur son piano. Son comportement exemplaire durant l’Occupation lui vaut, à la Libération, d’être nommé président de l’un des comités d’épuration du spectacle, fonctions dans lesquelles l’équité de son jugement est reconnue par tous.

En 1945, avec Roland Petit et Boris Kochno, il participe à la fondation du Ballet des Champs-Élysées, qu’il administre avec Henri Lambert et le concours de Jean Robin. À ce ballet, collaborent les plus grands danseurs et chorégraphes, ainsi que des peintres et décorateurs, tels que Christian Bérard, Marie Laurencin et Picasso. Le ballet est vite célèbre, surtout après la création des « Forains », sur une musique de Sauguet, et il fait des tournées dans toute l’Europe.

L’après-guerre lui fournit ainsi l’occasion de renouer avec les voyages lyriques, de rencontrer de nouveaux artistes et créateurs, dans un échange intellectuel et esthétique permanent avec son ami Henri Lambert. Il dira de cette époque : « J’ai des souvenirs de journées à parler, de soirées à rêver, de nuits à rire, à faire de la musique, à imaginer ».