L’enfance en Algérie 1904-1920

Gabriel Dussurget naît en Algérie, le 31 décembre 1904 à Aïn M’lila, un village près de Biskra, aux portes du désert, dans une famille aisée, où rien ne le prédestinait à devenir l’un des piliers du monde artistique du siècle. Son père, ingénieur des ponts et chaussées, est souvent absent, en visite sur des chantiers.

Dans la grande maisonnée de sa petite enfance, où se pratique l’éducation bourgeoise rigoriste de l’époque, il établit avec sa sœur Marthe, âgée de huit ans de plus que lui, une complicité faite de rires et de joies partagées, qui ne se démentira jamais tout au long de leur existence. Très musicienne, elle lui apprend le piano et le solfège. Puis, à dix ans, il entre au lycée de Constantine en internat. Son correspondant était le concierge de l’opéra de la ville. Alors, le jeune Gabriel assistait à des représentations les jours de sortie... Dès 1918, la paix revenue, des tournées de spectacle reviennent en Algérie. Une troupe de la Comédie Française vient jouer à Timgad et s’installe dans la maison paternelle. Gabriel, adolescent, se lie avec le jeune sociétaire Maurice Escande, de douze ans son aîné et futur administrateur du Théâtre Français.

Les "Années Folles" à Paris, les rencontres

Atteint de paludisme, les médecins conseillent à ses parents de l’envoyer en métropole. Il arrivera donc à Paris peu après la fin de la guerre. Sa sœur, déjà mariée, mais toujours chérie, aimante et fantasque, sa confidente, l’accueille chez elle.
Aussitôt à Paris, le hasard de ses rencontres commence à tramer un destin exceptionnel. Par une grâce qui lui est propre dans ses innombrables rencontres, il se lie d’instinct aux jeunes gens les plus singuliers et talentueux.

Il retrouve Maurice Escande, qui le met en contact avec le monde du théâtre. Il prépare son baccalauréat sur les bancs d’une boîte à bachot, où il noue une amitié solide avec Doda Conrad,

le fils de la cantatrice Maria Freund, (interprète, entre autres, du « Pierrot lunaire » de Schoenberg), ainsi qu’avec Georges Hugnet, jeune poète très lié à Cocteau et Supervielle. Ainsi, avant 20 ans, il se mêle au tout Paris musical de l’époque, fréquente régulièrement la Comédie Française, le salon de Mme Freund et l’entourage de Jean Cocteau.

Après une incursion professionnelle passagère dans la banque, il sort beaucoup pendant les années vingt et rencontre écrivains, peintres et musiciens. Il fréquente Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Henri Sauguet, Francis Poulenc. Il va chez la princesse de Polignac, chez Marie-Laure de Noailles, chez le comte de Beaumont. Il connaît la fin de l’âge d’or des grands salons parisiens. Lors d’un séjour à Londres, le jeune homme avec qui il se lie à la sortie d’un opéra, est le futur Benjamin Britten.
C’est un jeune homme de son âge, Marcel Massé, rencontré au music-hall à un tour de chant de Damia, qui le propulse dans le monde du théâtre, du cabaret, et surtout dans les « lieux de plaisir », nombreux à cette époque, particulièrement ceux où se retrouvent les homosexuels. Il faut dire que Gabriel l’est, homosexuel, radicalement, ouvertement, sans ostentation non plus, tranquillement ; ce qui ne manquait pas de courage pour son époque ; et cette particularité n’est pas pour rien dans l’accomplissement de son destin.

Le milieu homosexuel, occulté en ce début de siècle, mis au ban de la société, cultivait sa différence avec entrain : la liberté, la curiosité, l’audace coloraient son drapeau. La sensibilité artistique avait toutes les chances de s’y développer. Gabriel possédait cette sensibilité, et, malgré sa grande timidité, il suivait, écoutait et était aussitôt adopté.

Le très jeune Gabriel mord à pleines dents dans une vie déjà hors du commun. Ce sont les années 20, les années d’apprentissage.